4e article de la série : Évaluer en CAA
Évaluer en CAA : quand évaluer, et avec qui?
Article rédigé par Estelle RICHEZ, orthophoniste.
Quand on parle d’évaluation en CAA, on imagine souvent un moment précis : un bilan, quelques observations, puis une conclusion. En réalité, c’est rarement aussi simple. Une évaluation en CAA ne se limite pas à un rendez-vous ou à une série de tests. Elle s’inscrit dans un processus évolutif, qui commence souvent avant même la mise en place d’un outil, se poursuit pendant les essais et les ajustements, puis continue au fil de l’accompagnement.
Autrement dit, la question n’est pas seulement de savoir quand on commence à évaluer. Il faut aussi se demander à quels moments il est utile de réévaluer, et avec qui cette réflexion doit se construire.
1. Commencer dès qu’une difficulté de participation apparaît
En CAA, il n’est pas nécessaire d’attendre qu’une situation soit « suffisamment grave » pour commencer à évaluer. Dès lors qu’une difficulté de communication limite la participation d’une personne dans ses activités, ses relations, ses apprentissages ou ses choix, il y a déjà matière à se poser des questions.
Par exemple, un enfant qui ne peut pas réellement participer aux temps de groupe en classe, une personne qui n’arrive pas à exprimer un refus pendant les soins, ou un adulte qui dépend toujours des autres pour faire comprendre un besoin important sont déjà dans des situations où une évaluation est utile.
Commencer tôt ne veut pas dire tout décider immédiatement. Cela signifie commencer à observer, repérer les besoins et mettre en place les premiers ajustements utiles
2. Il n’y a pas un seul moment d’évaluation
En CAA, l’évaluation ne se limite pas à un temps initial. Elle comporte plusieurs étapes.
Il y a d’abord un temps de repérage et de compréhension : mieux cerner les besoins de communication, les situations de participation, les obstacles et les appuis possibles.
Puis vient souvent un temps d’essais et d’ajustements : tester différents supports, différentes modalités d’accès, différentes façons de modéliser ou d’organiser l’environnement.
Enfin, il y a un temps de réévaluation : observer ce qui change réellement dans la vie quotidienne, ce qui reste difficile, ce qui émerge, et ce qui doit être réajusté.
Autrement dit, une évaluation utile n’est pas seulement une photo prise à un instant donné. Elle permet de suivre une évolution.
3. Réévaluer fait partie de l’évaluation
En CAA, réévaluer n’est pas un signe d’échec. La réévaluation et les ajustements qui en découlent font partie intégrante de la démarche.
Les besoins de communication évoluent. Les contextes changent. Les partenaires changent. La personne elle-même développe de nouvelles compétences, de nouveaux intérêts ou rencontre de nouvelles exigences dans sa vie quotidienne.
Un système qui semblait bien ajusté à un moment donné peut devenir :
- trop limité,
- trop complexe,
- ou inadapté à une nouvelle situation.
Par exemple, un support qui suffisait pour faire des choix simples peut devenir insuffisant lorsque la personne commence à vouloir raconter, commenter ou participer davantage aux apprentissages.
Réévaluer permet donc de vérifier si les moyens de communication proposés restent pertinents, si les objectifs ont encore du sens, et si la participation s’est réellement élargie.
4. Une évaluation qui se construit avec plusieurs regards
La question du « avec qui » est tout aussi importante que celle du « quand ». En CAA, une évaluation pertinente ne peut pas reposer sur un seul point de vue.
La personne concernée occupe une place centrale, directement ou indirectement selon ses possibilités du moment. Ses réactions, ses préférences, ses refus, ses initiatives, ses intérêts et ses façons de participer donnent des informations précieuses.
Même lorsque l’expression est très limitée ou peu conventionnelle, ce que la personne montre, évite, choisit ou apprécie compte.
Les proches ont eux aussi une place essentielle. Ils connaissent :
- les habitudes de vie,
- les routines,
- les centres d’intérêt,
- les situations qui fonctionnent mieux,
- les moments de difficulté,
- et les enjeux concrets du quotidien.
Leur regard aide à ancrer l’évaluation dans la vie réelle.
Les partenaires du quotidien, qu’ils soient professionnels ou non, apportent également beaucoup. Ils voient la personne dans des contextes variés et peuvent décrire ce qui change selon les lieux, les activités ou les interlocuteurs.
5. Une démarche transdisciplinaire
Dire que l’évaluation se construit à plusieurs ne signifie pas que tout le monde fait la même chose. L’évaluation en CAA gagne à être transdisciplinaire, en s’enrichissant des compétences de chacun.
Selon les situations, plusieurs expertises peuvent être utiles :
- communication et langage,
- accès moteur,
- posture,
- vision,
- audition,
- cognition,
- environnement matériel,
- habitudes de vie,
- scolarité,
- accompagnement éducatif,
- organisation institutionnelle.
L’enjeu n’est pas d’accumuler des bilans séparés.
L’enjeu est de relier les regards autour d’une même question :
Qu’est-ce qui limite aujourd’hui la participation de cette personne, et qu’est-ce qui pourrait la soutenir davantage ?
6. Les partenaires font partie de l’évaluation… et déjà de l’accompagnement
En CAA, les partenaires de communication ne sont pas seulement des témoins de l’évaluation. Leur manière d’interagir influence directement ce qu’il est possible d’observer. Selon qu’ils modélisent ou non, qu’ils laissent du temps ou non, qu’ils soutiennent l’initiative ou dirigent fortement l’échange, la personne peut montrer des profils très différents.
Par exemple, une personne peut sembler très passive avec un partenaire qui va vite et parle beaucoup à sa place, puis montrer beaucoup plus d’initiatives avec un partenaire qui attend, modélise et ouvre davantage l’échange. C’est pourquoi il est utile d’observer la communication avec plusieurs partenaires et dans plusieurs styles d’interaction.
Cela montre aussi autre chose : l’évaluation fait souvent apparaître des besoins non seulement du côté de la personne, mais aussi du côté des partenaires. Besoin de formation, de guidance, d’ajustement de posture, de réflexion sur les routines, ou de soutien à la modélisation. Autrement dit, en CAA, évaluer ne consiste pas seulement à recueillir des informations : cela commence déjà à orienter l’accompagnement.
On n’a donc pas besoin d’attendre qu’une évaluation soit « terminée » pour agir. Il est souvent utile, dès les premières étapes, de mettre en place certains ajustements : modéliser, offrir un bain de langage, rendre les moyens de communication disponibles, soutenir les initiatives, adapter les interactions, puis observer ce que cela change au fil du temps
7. Une question de cohérence
Au fond, se demander quand évaluer et avec qui, c’est se demander comment garder l’évaluation cohérente avec la finalité de la CAA.
Si la CAA vise à soutenir la communication et la participation dans la vie réelle, alors l’évaluation doit elle aussi s’inscrire dans la vie réelle. Elle doit commencer suffisamment tôt, se poursuivre dans le temps, associer plusieurs regards, et rester connectée aux situations concrètes dans lesquelles la personne vit, communique, apprend et interagit.
Une évaluation utile en CAA n’est donc ni ponctuelle, ni solitaire. Elle se construit dans la durée, avec la personne et autour d’elle, pour mieux comprendre ce qui compte vraiment et orienter des choix d’intervention pertinents.
Remerciement
Nous remercions chaleureusement Estelle Richez-Hurpy, orthophoniste spécialisée en Communication Alternative et Améliorée (CAA), pour son expertise, le temps consacré à la rédaction de cette série d’articles et son engagement à rendre ces connaissances accessibles au plus grand nombre.













