3e article de la série : Évaluer en CAA
Évaluer les besoins en communication, les compétences communicatives et les barrières d’opportunités et d’accès
Article rédigé par Estelle RICHEZ, orthophoniste.
Quand on parle d’évaluation en CAA, une question revient souvent : que doit-on évaluer exactement ?
On pourrait croire qu’il s’agit surtout d’évaluer les compétences de la personne : ce qu’elle comprend, ce qu’elle exprime, ce qu’elle montre, ce qu’elle choisit, ce qu’elle pointe, ce qu’elle mémorise. Bien sûr, ces éléments comptent. Mais si l’on s’arrête là, on passe à côté d’une grande partie de ce qu’il faut comprendre.
En CAA, on n’évalue pas seulement une personne. On évalue aussi sa communication dans la vie réelle, sa participation, les obstacles qu’elle rencontre, les appuis déjà présents, les exigences des situations dans lesquelles elle évolue, et les possibilités d’évolution.
C’est précisément ce que permet de penser le modèle de participation développé par Beukelman et Mirenda. Cette manière de structurer l’évaluation est utile, parce qu’elle évite de réduire la CAA à une question d’outil ou de niveau. Elle aide à regarder plus largement ce qui soutient, freine ou transforme la participation.
1. Partir des besoins de communication et des exemples de participation
Le point de départ n’est pas l’outil. Ce n’est pas non plus une liste de compétences isolées. C’est la participation.
On commence donc par repérer les besoins de communication réels de la personne. Cela consiste à se demander ce qu’elle a besoin de pouvoir exprimer ou comprendre dans sa vie quotidienne, avec quels partenaires, dans quels contextes, à propos de quels sujets, et pour quelles fonctions de communication.
Les exemples de participation rendent cette réflexion beaucoup plus concrète. Ils invitent à regarder ce que la personne fait déjà, même si cela reste partiel, peu conventionnel ou très dépendant du contexte. L’enjeu n’est pas seulement d’identifier ce qu’elle ne fait pas encore, mais de décrire comment elle communique actuellement dans la vie réelle.
Cette observation suppose de prendre au sérieux la multimodalité de la communication. Une personne ne communique pas seulement avec des mots ou avec un outil. Elle peut mobiliser, selon les situations, le regard, les mimiques, les gestes, les mouvements du corps, les vocalisations, quelques mots, des signes, des objets, des comportements, des supports visuels ou un système de CAA. Tous ces moyens méritent d’être observés, décrits et reliés à leur fonction dans l’échange.
Il est aussi important de regarder cette communication dans différents contextes et avec différents partenaires. Une même personne peut communiquer de façon très différente à la maison, à l’école, en établissement, pendant un soin, lors d’une activité de groupe, dans un moment informel ou dans une situation très dirigée.
Enfin, ces exemples aident à préciser les fonctions de communication déjà présentes ou émergentes. La personne utilise-t-elle surtout la communication pour demander ? Peut-elle aussi refuser, protester, commenter, saluer, répondre, choisir, partager une émotion, poser une question, raconter, plaisanter ou donner son avis ?
Cette première étape est essentielle, parce qu’elle replace l’évaluation dans la vie quotidienne. Elle aide à comprendre non seulement ce que la personne fait, mais surtout ce qu’elle a besoin de pouvoir faire pour participer davantage.
Deux personnes présentant des difficultés proches n’auront pas forcément les mêmes besoins de communication, parce qu’elles n’occupent pas les mêmes rôles, n’évoluent pas dans les mêmes contextes, et n’ont pas les mêmes priorités.
2. Décrire le profil des restrictions de participation
Une fois les besoins de communication mieux repérés, il est important de préciser dans quelles situations la participation de la personne est effectivement limitée.
C’est là qu’intervient le profil des restrictions de participation. Il s’agit de documenter où, comment et avec quelles conséquences la communication constitue aujourd’hui un frein.
Dans quelles activités la personne est-elle empêchée de prendre sa place ? Qu’a-t-elle du mal à faire, ou pas suffisamment, dans ses relations, ses apprentissages, ses choix, sa vie sociale, son autonomie ou son pouvoir d’agir, parce que la communication est entravée ?
Cette étape permet de dépasser une lecture trop abstraite de la communication. On ne cherche pas seulement à savoir si la personne comprend des symboles ou répond à une consigne. On cherche à comprendre les effets concrets des difficultés de communication sur sa vie quotidienne.
Le profil des restrictions de participation aide donc à hiérarchiser les priorités et à mieux cibler ce qui mérite d’être travaillé en premier.
Une fois ces restrictions mieux repérées, l’évaluation cherche à comprendre d’où elles viennent. Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de décrire où la communication fait obstacle, mais d’identifier ce qui, dans l’environnement ou dans les conditions d’accès, contribue à entretenir ces difficultés.
3. Prendre en compte la compétence communicative
L’évaluation peut aussi s’appuyer sur la notion de compétence communicative. Proposée par Janice Light en 1989, elle permet de mieux comprendre ce dont une personne a besoin pour communiquer de manière efficace et adaptée avec un système de CAA.
Cette notion est utile, parce qu’elle rappelle que communiquer ne dépend pas d’une seule compétence. Plusieurs dimensions entrent en jeu.
- La compétence linguistique concerne la compréhension et l’utilisation du code linguistique : le langage oral ou écrit, les signes, les symboles graphiques et le vocabulaire.
- La compétence opérationnelle concerne l’utilisation concrète du système de CAA : accéder au support, sélectionner, naviguer, manipuler l’outil, gérer le rythme de production.
- La compétence sociale concerne l’usage de la communication dans l’interaction : initier, répondre, attirer l’attention, maintenir l’échange, ajuster son message à l’interlocuteur et au contexte.
- La compétence stratégique concerne la capacité à compenser les limites du système ou les difficultés de la situation : réparer une incompréhension, reformuler, insister, contourner un obstacle, utiliser une autre stratégie.
Prendre en compte ces différentes dimensions permet d’éviter une vision trop réductrice de l’évaluation. Une personne peut, par exemple, comprendre le vocabulaire d’un système mais avoir du mal à y accéder sur le plan moteur. Une autre peut utiliser son outil pour demander, mais avoir besoin d’être davantage soutenue pour commenter, raconter ou réparer une incompréhension dans l’échange.
Dans leurs travaux plus récents, Light et McNaughton rappellent aussi les facteurs psychosociaux, comme la motivation, la résilience et la confiance en soi. La compétence communicative doit être pensée dans un environnement multimodal, numérique et socialement situé. Cela renforce l’idée qu’on ne peut pas évaluer la communication en CAA à partir d’une seule dimension, ni en dehors des situations de vie réelles.
4. Identifier les barrières d’opportunité
Selon le modèle de participation, une grande partie des difficultés rencontrées ne relèvent pas seulement de la personne. Une partie importante de l’évaluation consiste à regarder ce que l’environnement offre, ou n’offre pas, comme occasions réelles de communiquer.
Ce sont les barrières d’opportunité. Elles renvoient aux obstacles présents dans l’environnement qui limitent les occasions réelles de communiquer et de participer.
- Les barrières politiques concernent les décisions, les règles, les priorités institutionnelles ou sociétales qui restreignent l’accès à la communication.
- Les barrières de connaissance apparaissent lorsque les proches ou les professionnels connaissent mal la CAA, ses principes ou ses enjeux.
- Les barrières de compétence concernent ce que les partenaires savent faire, ou ne savent pas encore faire, pour soutenir la communication.
- Les barrières d’attitude renvoient aux représentations, aux croyances et aux attentes portées sur la personne.
- Les barrières de pratiques concernent les routines institutionnelles, relationnelles et les manières habituelles d’interagir qui freinent la communication.
Évaluer les barrières d’opportunité, c’est donc regarder de façon très concrète ce que l’environnement permet, soutient ou au contraire empêche.
Une personne peut disposer d’un outil de CAA, mais avoir malgré tout très peu d’occasions réelles de l’utiliser si les règles, les connaissances, les compétences, les attitudes ou les pratiques de son entourage ne soutiennent pas suffisamment sa participation.
5. L’évaluation dynamique : regarder ce qui peut émerger
L’évaluation dynamique consiste à ne pas observer uniquement ce que la personne fait seule, mais aussi ce qui évolue lorsque l’on propose des aides ajustées.
Au lieu de demander seulement : « Qu’est-ce qu’elle sait faire ? », on se demande aussi : « Qu’est-ce qui change si l’on soutient autrement la situation ? ». Cela permet de repérer non seulement un niveau actuel, mais aussi un potentiel d’apprentissage, des émergences, des points d’appui, et des conditions plus favorables à la participation.
Cette manière de faire est très proche de la logique de la zone proximale de développement. L’idée n’est pas seulement de constater une réussite ou un échec. L’idée est de voir ce que la personne peut commencer à faire avec les bons appuis, et ce que ces appuis nous apprennent sur la manière de l’accompagner.
En CAA, cela change beaucoup de choses. Une personne n’utilise peut-être pas spontanément un support de communication, mais commence à s’en saisir lorsqu’un partenaire modélise. Elle ne répond peut-être pas dans un temps très court, mais montre davantage de compréhension si on lui laisse un délai plus long. Elle devient beaucoup plus active dans une situation qui a du sens pour elle. Ce sont précisément ces variations qui intéressent l’évaluation dynamique (King et al., 2015 ; Binger et al., 2017 ; Gevarter et al., 2023).
6. Identifier les barrières d’accès
Les barrières d’accès concernent tout ce qui rend l’utilisation de la CAA difficile, coûteuse, lente, fatigante ou instable pour la personne. Elles concernent davantage l’ajustement entre les caractéristiques de la personne, les exigences de la situation et les caractéristiques du système de CAA utilisé.
Certaines barrières d’accès sont d’ordre moteur. Elles concernent par exemple la posture, la stabilité corporelle, la précision du geste, l’amplitude de mouvement, la fatigabilité, la coordination ou la possibilité d’atteindre une zone de sélection.
Une personne peut savoir ce qu’elle veut exprimer et comprendre le système proposé, tout en ne pouvant pas y accéder de manière fiable si la grille est trop dense, l’écran mal positionné ou le mode de sélection inadapté.
D’autres barrières sont d’ordre sensoriel, notamment visuel ou auditif. Sur le plan visuel, un support trop chargé ou encombré, des contrastes insuffisants, une taille de symboles inadaptée ou une organisation peu lisible de la page peuvent limiter fortement l’accès à la communication.
L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir si la personne voit ou entend, mais de comprendre dans quelles conditions sensorielles elle accède le mieux à la communication.
Certaines barrières concernent la compréhension linguistique et les conditions dans lesquelles l’information est donnée. La personne peut avoir besoin d’un langage plus clair, de phrases plus courtes, d’un rythme plus lent, d’appuis visuels ou gestuels, d’un vocabulaire mieux organisé, ou d’un contexte plus explicite pour accéder au message.
D’autres barrières concernent les processus cognitifs mobilisés par l’utilisation d’un système de CAA : attention, mémoire de travail, vitesse de traitement, planification, flexibilité cognitive ou capacité à naviguer dans plusieurs niveaux de pages.
Un support peut être techniquement accessible, mais demander un coût cognitif trop important pour être utilisé efficacement dans une situation réelle.
Il existe aussi des barrières liées à la navigation et à l’organisation du système. Certaines grilles demandent une exploration visuelle complexe, une bonne mémorisation spatiale ou la capacité à enchaîner plusieurs étapes pour accéder au bon message.
D’autres barrières d’accès sont liées à l’endurance et à la fatigabilité. Une personne peut être capable d’utiliser un système dans une situation très soutenue, mais ne pas pouvoir maintenir cet effort sur la durée ou dans d’autres moments de la journée.
Il faut aussi prendre en compte le degré d’ajustement entre la personne et le système proposé. Un vocabulaire trop limité, trop peu personnalisé ou trop éloigné des situations de vie peut freiner l’usage.
Enfin, certaines barrières d’accès ne sont visibles qu’en situation. Une personne peut sembler avoir accès à un support dans une activité très structurée, mais perdre cet accès dans un groupe, dans un échange rapide, dans un environnement bruyant, ou avec un partenaire moins ajusté.
Évaluer les barrières d’accès, c’est donc chercher à comprendre ce qui rend concrètement l’utilisation de la CAA possible, difficile ou trop coûteuse.
Mais ce travail ne devrait jamais être isolé du reste. Les barrières d’accès doivent être mises en lien avec les restrictions de participation, les barrières d’opportunité, les exigences des situations de vie et les ressources déjà présentes.
7. Préciser le profil des exigences opérationnelles
Une évaluation utile en CAA ne devrait pas seulement décrire les caractéristiques de la personne ou les obstacles qu’elle rencontre. Elle devrait aussi analyser ce que les situations de communication, et les outils eux-mêmes, demandent concrètement.
C’est ce que permet le profil des exigences opérationnelles. Il consiste à décrire les exigences que les contextes de vie et les systèmes de CAA font peser sur la personne.
Certaines situations demandent de répondre vite. D’autres supposent de pouvoir maintenir l’attention dans la durée. Certaines exigent une navigation fine dans plusieurs catégories lexicales. D’autres reposent sur quelques messages très fréquents. Certaines impliquent une grande précision motrice. D’autres demandent surtout une bonne endurance ou une bonne lisibilité visuelle.
De la même manière, tous les outils n’impliquent pas les mêmes exigences. Un classeur papier, une grille sur tablette, un accès par défilement, un accès oculaire ou un support mixte ne demandent pas la même chose en termes de sélection, de repérage visuel, de mémorisation spatiale, de navigation, de vitesse, d’endurance ou de coordination.
L’intérêt de ce profil est de ne pas chercher la difficulté uniquement du côté de la personne. Il permet de décrire plus précisément l’ajustement, ou au contraire le décalage, entre ce que demande un contexte ou un outil, et ce que la personne peut faire avec un coût raisonnable.
C’est ce qui aide ensuite à faire des choix plus pertinents : modifier l’accès, changer l’organisation visuelle, adapter le vocabulaire, réduire certaines exigences inutiles, soutenir progressivement des compétences émergentes, ou choisir un support mieux ajusté aux contextes de vie réels.
Autrement dit, ce profil sert à objectiver ce que la situation demande réellement pour communiquer.
Par exemple, participer à un repas en famille ne demande pas la même chose que répondre vite à l’école, raconter un événement passé, ou prendre part à une discussion de groupe. Mettre cela à plat aide à comprendre pourquoi un outil peut sembler bien fonctionner dans une situation et beaucoup moins dans une autre.
8. Repérer les ressources déjà présentes
L’évaluation ne devrait pas seulement documenter des obstacles. Elle devrait aussi repérer les ressources déjà disponibles.
Cela inclut les moyens de communication déjà utilisés par la personne, même s’ils sont partiels, peu conventionnels ou peu stables : regard, gestes, mimiques, vocalisations, mouvements corporels, objets, comportements communicatifs, signes, mots, supports visuels, outils de CAA.
Cela inclut aussi les contextes où la communication fonctionne mieux, les partenaires plus ajustés, les routines soutenantes, les stratégies déjà efficaces, les préférences, les émergences et les appuis sur lesquels construire.
Cette partie est importante, parce qu’elle permet de partir de l’existant plutôt que de raisonner uniquement à partir des manques.
Elle aide à repérer ce que la personne fait déjà, dans quelles conditions elle le fait, et ce qui pourrait être développé à partir de là.
9. Relier les dimensions entre elles pour orienter l’intervention
Au fond, la difficulté n’est pas seulement de faire une liste de ce qu’il faut évaluer. L’enjeu est surtout de relier les éléments entre eux.
Le profil des restrictions de participation dit où se situent les enjeux les plus importants. Les barrières d’opportunité montrent ce que l’environnement n’offre pas suffisamment. Les barrières d’accès montrent ce qui rend l’utilisation de la CAA difficile ou coûteuse. Le profil des exigences opérationnelles précise ce que les situations et les outils demandent concrètement. Les ressources déjà présentes et la compétence communicative aident à comprendre sur quels appuis on peut s’appuyer et quelles dimensions méritent d’être soutenues.
Une personne peut avoir des besoins de communication importants, mais peu d’occasions de participation. Elle peut avoir un support techniquement accessible, mais des partenaires peu soutenants. Elle peut avoir certaines compétences, mais être freinée par les exigences concrètes de ses contextes de vie.
Elle peut aussi montrer peu de choses dans une évaluation statique, alors que des possibilités émergent dès que l’environnement change.
L’objectif de l’évaluation n’est donc pas d’accumuler des données. Il est de dégager des axes d’intervention utiles, de préciser des priorités, et de construire des objectifs au service de la communication et de la participation dans la vie réelle.
Remerciement
Nous remercions chaleureusement Estelle Richez-Hurpy, orthophoniste spécialisée en Communication Alternative et Améliorée (CAA), pour son expertise, le temps consacré à la rédaction de cette série d’articles et son engagement à rendre ces connaissances accessibles au plus grand nombre.















