2e article de la série : Évaluer en CAA

Évaluer en CAA : une démarche dynamique qui s’inscrit dans le temps

 Article rédigé par Estelle RICHEZ, orthophoniste.

L’évaluation en CAA soulève rapidement une question essentielle : comment s’y prendre concrètement ?

Il n’existe pas une seule bonne manière d’évaluer. En revanche, il existe des repères solides. Une évaluation utile en CAA ne peut pas reposer sur une seule observation, ni sur un seul test, ni sur une photographie figée des capacités. Elle demande de croiser les regards, d’observer ce qui se passe dans différents contextes, d’essayer, d’ajuster, puis de regarder ce qui change selon les situations, les aides proposées et les partenaires présents (Burnham et al., 2024).

Autrement dit, évaluer en CAA ne consiste pas seulement à recueillir des informations. Il s’agit aussi de comprendre ce qui se passe quand on modifie les conditions de communication.

Une démarche qui se construit dans le temps

L’évaluation en CAA ne devrait pas être pensée comme un bilan ponctuel, réalisé une fois pour toutes. Elle s’inscrit dans une démarche progressive, qui commence souvent par un recueil d’informations sur la personne, son environnement, ses habitudes de vie, ses partenaires, ses besoins de communication et les situations dans lesquelles les difficultés apparaissent.

Mais cette première étape ne suffit pas. Il faut ensuite observer comment la communication se déploie dans la vie quotidienne : pendant les repas, les jeux, les soins, les apprentissages, les déplacements, les choix, les refus, les demandes d’aide ou les moments plus informels.

La communication ne se manifeste pas de la même manière selon les contextes. Une personne peut sembler peu engagée dans une situation très dirigée, et beaucoup plus active dans un moment motivant, mieux aménagé ou porté par un partenaire plus ajusté.

2. Observer dans les contextes de vie réelle… même quand on n’y est pas toujours

En CAA, il est essentiel de s’intéresser aux contextes réels de communication. C’est là que l’on comprend avec quels moyens la personne communique déjà, avec qui, pour quoi faire, et avec quels effets.

En pratique, le professionnel ne peut pas toujours être présent dans tous les lieux de vie : à la maison, dans la cour, à table, pendant une sortie ou dans les moments ordinaires du quotidien. Cela ne signifie pas que ces contextes doivent rester hors de l’évaluation. Cela signifie qu’il faut aller chercher les informations autrement.

Les proches, les partenaires du quotidien et les professionnels qui accompagnent la personne dans d’autres environnements sont alors des sources essentielles. Leurs observations, lorsqu’elles sont précises et situées, permettent de repérer ce qui fonctionne mieux ici que là, ce qui facilite ou freine la communication, et ce qui varie selon les activités, les lieux ou les interlocuteurs. Des notes, des grilles simples, des photos ou des vidéos peuvent aussi soutenir cette analyse, à condition d’être utilisées avec prudence et avec l’accord des personnes concernées.

L’enjeu n’est donc pas de tout voir soi-même, mais de croiser les informations issues de plusieurs contextes.

3. Croiser les sources d’information

Une évaluation en CAA gagne toujours à s’appuyer sur plusieurs points de vue et plusieurs types de données. Il y a ce que dit la personne elle-même, lorsque cela est possible. Il y a ce que rapportent les proches, les professionnels et les partenaires de communication. Il y a ce que l’on observe directement. Il y a aussi, parfois, les informations apportées par des outils, des questionnaires ou des grilles d’observation.

L’important est de ne pas faire reposer toute la compréhension de la situation sur un seul support. Un test, un questionnaire ou une grille peuvent aider à organiser l’analyse, mais aucun ne suffit à lui seul pour comprendre une situation de communication dans toute sa complexité. En CAA, les outils d’évaluation doivent rester au service de la démarche clinique, et non l’inverse.

4. Ne pas se limiter au niveau actuel

L’un des enjeux majeurs de l’évaluation en CAA est de ne pas se limiter à ce que la personne fait seule, ici et maintenant. Une observation statique peut conduire à des conclusions trop rapides : elle ne choisit pas, elle n’initie pas, elle ne combine pas, elle n’utilise pas de symboles, elle ne semble pas « prête ».

Pourtant, ces constats peuvent changer dès que l’on modifie certaines conditions : davantage de temps, un meilleur accès, une activité plus motivante, une modélisation plus claire, un partenaire plus ajusté, une autre organisation du support ou une autre manière de solliciter la participation.

C’est ici que l’évaluation dynamique devient particulièrement précieuse. Elle permet de ne pas observer seulement ce que la personne fait seule, mais aussi ce qui émerge lorsque l’on propose des aides ajustées (Lantolf & Poehner, 2009 ; Peña et al., 2014).

5. L’évaluation dynamique : regarder ce qui peut émerger

L’évaluation dynamique invite à passer de la question « Qu’est-ce que la personne sait faire ? » à une question plus clinique : « Qu’est-ce qui change si l’on soutient autrement la situation ? »

Cette approche permet de repérer un potentiel d’apprentissage, des émergences, des points d’appui et des conditions plus favorables à la participation. Elle est proche de la logique de la zone proximale de développement : l’enjeu n’est pas seulement de constater une réussite ou un échec, mais de comprendre ce que la personne peut commencer à faire avec les bons appuis, et ce que ces appuis nous apprennent pour la suite de l’accompagnement.

En CAA, cela peut concerner de nombreuses dimensions : une personne qui ne s’empare pas spontanément d’un support, mais commence à le faire lorsque le partenaire modélise ; une autre qui répond davantage lorsqu’on lui laisse plus de temps ; une autre encore qui devient plus active dans une activité qui a du sens pour elle. Ces variations sont centrales, car elles renseignent autant sur la personne que sur les conditions qui soutiennent sa communication (King et al., 2015 ; Binger et al., 2017 ; Gevarter et al., 2023).

6. Essayer, ajuster, recommencer

Évaluer en CAA, c’est souvent essayer, observer, ajuster, puis recommencer. On peut tester différentes modalités d’accès, tailles ou organisations de grilles, supports, niveaux de guidage, types de vocabulaire, temps d’attente ou contextes d’utilisation. On peut aussi comparer ce qui se passe selon les partenaires, les lieux, les activités ou le niveau de familiarité de la situation.

Ces essais font pleinement partie de l’évaluation. Ils permettent de repérer ce qui aide réellement, ce qui reste trop coûteux, ce qui mérite d’être soutenu davantage, et ce qui doit être modifié pour rendre la communication plus accessible et plus fonctionnelle.

7. Évaluer ne veut pas dire attendre avant d’agir

L’évaluation en CAA peut prendre du temps, mais ce temps ne devrait pas devenir un temps d’attente. Il n’est pas nécessaire d’avoir tout exploré pour commencer à soutenir la communication.

Au contraire, il est essentiel d’introduire rapidement des occasions d’apprentissage, sans pression de performance immédiate : mise à disposition de supports, modélisation, bain de langage assisté, interactions plus soutenantes, attention aux initiatives de la personne, ajustements des routines et des partenaires (Biggs et al., 2018 ; O’Neill et al., 2018 ; Wandin et al., 2023).

L’évaluation et l’accompagnement ne sont donc pas deux temps séparés. On soutient, on observe ce que cela change, puis on ajuste. C’est ce va-et-vient qui permet de construire une intervention réellement pertinente.

8. Évaluer l’environnement de communication

En CAA, on ne peut pas évaluer seulement la personne. Il faut aussi évaluer l’environnement dans lequel sa communication prend place. Sinon, on risque de retomber dans une logique de modèle de candidature : on mesure les capacités individuelles, on repère les limites, puis l’on conclut que la personne est ou non « prête », sans avoir suffisamment examiné les conditions qui pourraient soutenir sa participation.

Or, la communication dépend aussi des environnements physiques, matériels et humains. Le bruit, la posture, la distance, la lumière, l’organisation de l’espace, la disponibilité du support, l’accessibilité du vocabulaire, la présence du système au bon moment, mais aussi les attitudes et les compétences des partenaires peuvent faciliter ou entraver la communication.

Une personne peut paraître très peu communicante dans un groupe bruyant, avec un support mal positionné et des partenaires rapides. La même personne peut montrer beaucoup plus de choses dans un contexte calme, avec un outil accessible, un partenaire qui modélise et davantage de temps pour répondre. Ce qui change alors, ce n’est pas seulement la personne : ce sont les conditions dans lesquelles sa communication peut se traduire.

L’évaluation doit donc chercher à comprendre non seulement ce que la personne fait, mais aussi ce que l’environnement lui permet de faire.

9. Les outils au service de la démarche d’évaluation

Les outils d’évaluation peuvent être précieux lorsqu’ils aident à structurer un entretien, guider une observation, documenter certains domaines, repérer des besoins ou garder une trace des informations recueillies. Mais ils ne remplacent ni l’observation en contexte, ni les essais, ni l’analyse de l’environnement.

En CAA, un outil d’évaluation a de la valeur s’il aide à mieux comprendre la communication réelle et la participation de la personne. Il devient problématique s’il fige l’évaluation dans une logique de score, de prérequis ou de sélection.

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10. L’évaluation au service de l’accompagnement

Au fond, la question du « comment » conduit à une idée simple : en CAA, l’évaluation doit être au service de l’intervention et de l’accompagnement.

Elle ne sert pas seulement à produire un état des lieux. Elle permet de comprendre comment la personne communique dans des situations concrètes, ce qui soutient déjà sa participation, ce qui la freine, et ce qui peut évoluer si l’on ajuste l’environnement, les interactions ou les moyens de communication.

Elle aide ainsi à dégager des priorités, à construire des objectifs utiles et à orienter les actions à mettre en place au quotidien. L’évaluation ne vient donc pas avant l’accompagnement comme une étape isolée : elle le prépare, l’oriente et l’alimente.

Évaluer en CAA, c’est observer, soutenir, ajuster, puis réobserver. C’est ce mouvement continu qui permet de construire un accompagnement centré sur la communication réelle, la participation et les possibilités d’évolution.

Références bibliographiques de la série « Évaluer en CAA »

Remerciement

Nous remercions chaleureusement Estelle Richez-Hurpy, orthophoniste spécialisée en Communication Alternative et Améliorée (CAA), pour son expertise, le temps consacré à la rédaction de cette série d’articles et son engagement à rendre ces connaissances accessibles au plus grand nombre.

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