1er article de la série : Évaluer en CAA
Évaluer en CAA avec le modèle de participation : un changement de paradigme
Article rédigé par Estelle RICHEZ-HURPY, orthophoniste.
Quand on évoque l’évaluation en Communication Alternative et Améliorée, on pense souvent à un bilan, à des outils, ou à la recherche d’une solution technique. Bien que ces questions soient importantes, l’enjeu est bien plus large. Évaluer en CAA ne consiste pas seulement à décrire ce qu’une personne fait ou ne fait pas à un moment donné. Il s’agit surtout de mieux comprendre sa communication actuelle, ses besoins, les obstacles qu’elle rencontre dans ses situations de vie, les appuis déjà présents, et les ajustements qui pourraient favoriser une participation plus riche au quotidien.
Autrement dit, évaluer en CAA ne devrait pas servir à décider si une personne est « prête ». Cela devrait servir à comprendre ce qu’il faut ajuster pour soutenir davantage sa communication et sa participation.
1. Évaluer pour comprendre, pas pour filtrer
Dans la pratique, l’évaluation est parfois encore pensée comme une étape de sélection : vérifier si la personne a les « capacités nécessaires », si elle comprend assez, si elle pointe assez bien, si elle est assez intentionnelle, ou si elle a le bon niveau pour accéder à un système de CAA. Cette logique est problématique, parce qu’elle transforme l’évaluation en filtre d’accès, alors qu’elle devrait être une porte d’entrée vers davantage de participation.
Les cadres contemporains d’évaluation en CAA vont plutôt dans l’autre sens. Ils décrivent l’évaluation comme une démarche itérative, contextualisée et interdisciplinaire, qui ne se réduit pas à une photographie figée des capacités.
Dans cette perspective, l’évaluation ne sert pas à exclure. Elle sert à guider les décisions cliniques, à documenter les besoins réels, et à construire des conditions d’accès à la communication.
Le modèle de participation de Beukelman et Mirenda est le modèle de référence pour la CAA
2. Ce qu’on cherche vraiment quand on évalue
La première question à se poser n’est donc pas : « Est-ce que cette personne peut utiliser de la CAA ? » La vraie question est plutôt : « De quoi cette personne a-t-elle besoin pour communiquer, participer, apprendre et interagir davantage ? »
Cela change beaucoup de choses. On ne regarde plus seulement les performances observées chez la personne. On cherche aussi à comprendre dans quelles situations elle communique déjà, avec qui, pour quoi faire, ce qui fonctionne un peu, ce qui ne fonctionne pas, ce qui l’aide, ce qui l’empêche, et ce qui pourrait être soutenu.
C’est l’un des apports majeurs du modèle de participation, développé par David R. Beukelman et Pat Mirenda à la fin des années 1980, puis largement diffusé dans leurs travaux de référence sur la CAA. Dans ce cadre, l’évaluation commence par l’identification des schémas de participation et des besoins de communication non satisfaits, puis poursuit avec l’analyse des barrières à la participation, en distinguant les barrières d’opportunité, liées à l’environnement, et les barrières d’accès, davantage liées aux moyens effectifs d’utiliser la CAA dans une situation donnée.
3. Une autre philosophie de l’évaluation
L’évaluation en CAA basée sur le modèle de participation n’est pas seulement plus pratique. Elle est aussi plus éthique.
Cette manière de penser l’évaluation repose d’abord sur une forme de présomption de potentiel. Une personne peut avoir des difficultés très importantes d’expression, de motricité, de compréhension apparente, d’attention ou d’accès, sans que cela autorise à conclure trop vite à l’absence de potentiel communicatif. Une évaluation en CAA devrait donc chercher à rendre visibles les compétences possibles, pas seulement à enregistrer les limites observées.
Elle repose aussi sur une conception de la communication comme un droit fondamental, étroitement lié à la participation sociale. Dans cette perspective, l’évaluation ne devrait pas consister uniquement à repérer des manques ou des difficultés. Elle devrait surtout permettre de comprendre ce qui freine la participation de la personne, ce qui la soutient déjà, et quels ajustements pourraient favoriser une place plus active dans les échanges et dans la vie quotidienne.
Enfin, cette approche rejoint des cadres plus larges comme le Modèle de Développement Humain – Processus de Production du Handicap (MDH-PPH), qui considère les situations de handicap non comme de simples caractéristiques individuelles, mais comme le résultat d’une interaction entre les facteurs personnels, l’environnement et les habitudes de vie. Dans cette perspective, les difficultés de participation ne peuvent pas être comprises à partir de la seule personne : elles dépendent aussi des contextes dans lesquels elle évolue, des soutiens disponibles, des exigences des situations et des possibilités concrètes qui lui sont offertes pour communiquer. Cette manière de penser est très proche du modèle de participation en CAA, qui accorde lui aussi une place centrale à l’environnement et aux barrières à la participation.
Le MDH-PPH a été développé par Patrick FOUGEYROLLAS
4. Le modèle de participation comme fil conducteur
Le modèle de participation propose de commencer par regarder les besoins de communication et la participation réelle de la personne : dans quelles situations de vie communique-t-elle ? Avec qui ? Pour quoi faire ? Où rencontre-t-elle des limitations ? Qu’est-ce qui lui manque pour être davantage actrice de ses échanges ?
Il invite ensuite à analyser les barrières qui limitent cette participation. Certaines sont des barrières d’opportunité : manque d’occasions de communication, faibles attentes de l’entourage, absence de modélisation, politiques institutionnelles, routines peu favorables, vocabulaire peu disponible, place limitée laissée à l’initiative. D’autres sont des barrières liées à l’accès à la CAA : difficultés motrices, sensorielles, langagières, cognitives, attentionnelles, ou difficultés liées au système de CAA lui-même. Les barrières d’accès à la CAA correspondent au décalage entre les possibilités et besoins de la personne et les options de communication qui lui sont réellement proposées ou accessibles.
À partir de cette analyse, le modèle oriente ensuite les décisions d’intervention. Il ne s’agit plus seulement de choisir un outil. Il s’agit d’agir sur plusieurs leviers : adaptations environnementales, opportunités de communication, développement des compétences naturelles, et mise en place ou ajustement d’un système de CAA.
Autrement dit, le modèle de participation permet de relier l’évaluation, la décision clinique, l’intervention, l’enseignement et la réévaluation dans une même continuité.
5. Pourquoi ce point de départ est si important?
Commencer par le « pourquoi » de l’évaluation est essentiel, parce que cela change tout le reste.
Si l’on pense que l’évaluation sert surtout à sélectionner un outil, on risque de chercher trop vite une solution technique. Si l’on pense qu’elle sert à vérifier des prérequis, on risque d’exclure certaines personnes. Si l’on pense qu’elle sert à mesurer des déficits, on risque de réduire la communication à une somme de difficultés.
En revanche, si l’on pense que l’évaluation sert à soutenir la participation, alors on ne pose plus les mêmes questions. On cherche à comprendre les besoins de communication dans la vie réelle. On observe les contextes. On regarde les partenaires. On s’intéresse aux émergences, aux étayages utiles, aux points forts sur lesquels s’appuyer, et aux changements environnementaux qui pourraient élargir les possibilités de communication et de participation.
Les travaux récents vont d’ailleurs dans ce sens : ils montrent que les pratiques d’évaluation restent encore largement centrées sur les capacités de la personne et sur les questions d’accès, alors que la participation réelle et les dimensions environnementales sont beaucoup moins documentées (Coan-Brill et al 2025).
Autrement dit, le risque actuel n’est pas seulement de mal évaluer. C’est aussi d’évaluer beaucoup, mais sans toujours documenter ce qui compte le plus pour la vie quotidienne et la participation.
6. Ce qu’une évaluation en CAA devrait permettre
Une évaluation utile en CAA devrait au minimum permettre quatre choses.
D’abord, comprendre les besoins de communication réels de la personne, pas seulement ses performances dans une situation de test.
Ensuite, documenter ce qui limite sa participation aujourd’hui, en distinguant ce qui relève de l’accès et ce qui relève des opportunités.
Elle devrait aussi aider à identifier les ressources déjà disponibles : compétences naturelles, partenaires soutenants, routines intéressantes, supports déjà fonctionnels, modalités émergentes.
Enfin, elle devrait déboucher sur des décisions concrètes : quoi ajuster, quoi enseigner, quoi modéliser, quoi rendre plus accessible, quels objectifs poser, et comment vérifier ensuite si cela change réellement quelque chose dans la vie quotidienne.
7. Un point de départ qui change toute la démarche
Cet article propose avant tout un point de départ : en CAA, évaluer ne consiste pas d’abord à mesurer une personne. Il s’agit de comprendre une situation de communication dans toute sa complexité.
Ce déplacement est fondamental. Il permet de sortir d’une logique de prérequis. Il place la participation au centre. Il redonne une place importante à l’environnement, aux partenaires et aux médiations. Et il évite de réduire la CAA à un simple choix d’outil.
C’est aussi ce qui permettra, dans la suite de la série, de mieux comprendre comment évaluer. Car une fois que l’on sait pourquoi on évalue, on peut commencer à parler plus concrètement de la démarche : observation, évaluation dynamique, zone proximale de développement, essais, outils, temporalité, interdisciplinarité et réajustements.
Remerciement
Nous remercions chaleureusement Estelle Richez-Hurpy, orthophoniste spécialisée en Communication Alternative et Améliorée (CAA), pour son expertise, le temps consacré à la rédaction de cette série d’articles et son engagement à rendre ces connaissances accessibles au plus grand nombre.












