Série : Évaluer en CAA
Évaluer en CAA : la zone proximale de développement, une autre façon de penser les apprentissages
Article rédigé par Estelle RICHEZ, orthophoniste.
En CAA, il est parfois tentant de regarder d’abord ce qu’une personne fait seule, spontanément, sans aide. Pourtant, ce regard ne suffit pas toujours pour comprendre ses possibilités réelles.
Dès que l’on modifie un peu les conditions de communication, certaines choses peuvent apparaître autrement. Un outil mieux accessible, un partenaire qui ajuste sa manière d’interagir, davantage de temps, de modélisation ou de soutien peuvent faire émerger des compétences qu’on ne voyait pas jusque-là.
C’est précisément ce que permet de penser la zone proximale de développement. Derrière cette expression un peu technique, il y a une idée simple : pour comprendre ce qu’une personne peut apprendre, il ne faut pas regarder seulement ce qu’elle fait seule. Il faut aussi regarder ce qu’elle peut commencer à faire avec les bons appuis, et la manière dont ces appuis peuvent transformer progressivement sa façon d’apprendre (Vygotsky, 1978 ; Chaiklin, 2003).
1. La zone proximale de développement, qu’est-ce que c’est ?
La zone proximale de développement est une notion proposée par Vygotski. Elle désigne l’écart entre ce qu’une personne peut faire seule et ce qu’elle peut faire avec l’aide d’un partenaire, d’un adulte, d’un pair plus expérimenté, ou grâce à des supports adaptés (Vygotsky, 1978 ; Chaiklin, 2003).
Mais cette idée ne renvoie pas seulement à une aide ponctuelle. Elle permet aussi de penser la façon dont l’accompagnement modifie peu à peu la manière d’entrer dans l’activité, de comprendre et d’apprendre. Les mots de l’autre, les signes, les échanges, les outils et l’organisation de la situation ne servent pas uniquement à réussir une tâche : ils deviennent des médiations qui soutiennent le développement (Vygotsky, 1978 ; Cole, 2009).
Autrement dit, l’enjeu n’est pas seulement d’acquérir une compétence de plus. Il est aussi de soutenir une nouvelle manière d’apprendre.
2. Ce que cette notion change dans notre regard
La zone proximale de développement nous invite à déplacer notre question.
Au lieu de demander seulement : « Qu’est-ce que cette personne sait faire seule ? », on commence à se demander : « Qu’est-ce qu’elle peut faire si la situation est mieux ajustée ? » Et aussi : « Qu’est-ce que cette situation lui permet d’apprendre sur la manière d’apprendre ? »
Ce changement de regard est important. Il permet de sortir d’une lecture trop figée des capacités. Une personne peut montrer très peu de choses dans un contexte peu accessible, et beaucoup plus dans une interaction soutenue, avec un outil adapté, du temps, des modèles, et un partenaire qui ajuste réellement sa manière de communiquer (Vygotsky, 1978 ; Cole, 2009).
3. Qu’est-ce que cela change concrètement en CAA ?
Ne pas se limiter à ce que la personne fait seule
La zone proximale de développement nous rappelle qu’on ne peut pas comprendre les possibilités d’une personne en regardant uniquement ce qu’elle fait seule, spontanément, sans aide. En CAA, cela évite de conclure trop vite qu’une personne « n’est pas prête » ou « n’a pas le niveau ». Ce qu’elle ne fait pas encore seule ne dit pas forcément ce qu’elle peut commencer à faire dans un environnement mieux ajusté (Vygotsky, 1978 ; Chaiklin, 2003).
Proposer des aides qui ouvrent réellement l’apprentissage
Toutes les aides ne se valent pas. Aider, ce n’est pas seulement faire réussir une tâche sur le moment. L’enjeu est de proposer des appuis qui permettent à la personne de mieux comprendre, de participer davantage, et peu à peu de faire autrement. En CAA, cela peut passer par la modélisation, un meilleur accès à l’outil, plus de temps, ou des situations de communication qui ont vraiment du sens (Wandin et al., 2023 ; O’Neill et al., 2018).
Évaluer aussi le potentiel d’apprentissage
Une évaluation classique montre surtout ce que la personne fait seule à un instant donné. Une approche inspirée de la zone proximale de développement cherche aussi à voir ce qui change quand on apporte une aide précise. Cela permet de mieux repérer le potentiel d’apprentissage, au lieu de s’arrêter à la seule performance immédiate. Cette logique rejoint l’évaluation dynamique, déjà étudiée en CAA, notamment pour la syntaxe expressive et l’apprentissage de symboles d’action (King et al., 2015 ; Binger et al., 2017 ; Gevarter et al., 2023).
Agir aussi sur l’environnement
4. Concrètement, qu’est-ce que cela implique ?
D’abord, cela invite à ne pas attendre des prérequis avant de proposer de la CAA. Une personne n’a pas besoin de prouver qu’elle est déjà capable pour avoir accès à des aides à la communication. Très souvent, c’est justement l’accès à ces aides qui permet à de nouvelles compétences d’émerger (Beukelman & Light, 2020).
Ensuite, cela met en lumière l’importance de la modélisation. Quand un partenaire utilise lui-même le système de CAA pour parler avec la personne, il ne montre pas seulement quoi dire : il montre aussi comment l’outil peut servir à penser, à organiser l’échange et à apprendre dans l’interaction. Les synthèses récentes sur l’aided AAC modeling soulignent l’intérêt de cette pratique pour soutenir la compréhension et le développement de la communication, même si les études restent hétérogènes dans leurs méthodes et leurs populations (Wandin et al., 2023 ; Biggs et al., 2018 ; O’Neill et al., 2018).
Enfin, cela invite à évaluer autrement. Une évaluation utile ne regarde pas seulement ce que la personne fait seule. Elle cherche aussi à voir ce qui change quand on apporte une aide précise, et ce que cette aide révèle du potentiel d’apprentissage. Dans cette perspective, l’évaluation ne sert pas seulement à mesurer un niveau actuel ; elle sert aussi à repérer ce qui peut émerger et les conditions qui le rendent possible (Lantolf, 2009 ; King et al., 2015).
5. Ce n’est pas « faire à la place de »
Parler de soutien, de médiation ou d’aide ajustée ne veut pas dire faire à la place de la personne.
L’enjeu n’est pas de sur-aider ni de guider en permanence. L’enjeu est de créer les conditions dans lesquelles la communication devient plus possible. Parfois, cela passe par un outil mieux adapté. Parfois, par une meilleure organisation visuelle, davantage de temps d’attente, des occasions plus authentiques de communiquer, ou une posture de partenaire plus soutenante.
La bonne question n’est donc pas seulement : « Quelles sont les difficultés de la personne ? » Mais aussi : « Qu’est-ce que nous pouvons changer autour d’elle pour lui permettre de participer davantage ? »












